La Dame Blanche (une aventure des Quatre Garçons Sans Avenir)
Une ritournelle chantonnée par un ado. Quelque part dans une rue presque déserte d'un chef-lieu de canton breton.
« oh oh ! Bali balo ! Balibalo est un salaud !!!
_ ah ah ! ça me fait toujours autant rire quand tu chantes ce truc !!
_ sérieux tu connaissais pas avant ?
_ non j'avais jamais entendu ça avant que tu me la chantes.
_ c'est super connu pourtant ! Tiens vlà les autres. »
On arrivait Ren et moi à la vieille école maternelle de quartier où Chris et Rick nous y attendaient déjà. Cette école à laquelle nous n'étions jamais allé, puisque nous quatre, bien qu'habitant le même quartier depuis toujours, avions grandis séparés de quelques centaines de mètres les uns des autres et étions devenus amis « sur le tard » vers l'âge de treize-quatorze ans. En fait, on se connaissait tous plus ou moins de vue, et puis les choses avaient fait qu'on était devenus tous les quatre les meilleurs copains du monde par le biais d'un ami, commun, Ben, le cinquième pote, mais qui ne faisait pas partie de la bande des quatre, celle qui s'était résignée à se faire appeler « les quatre garçons sans avenir ». Ben, lui, avait déjà un avenir tout tracé, puisqu'il avait déjà sa copine et savait ce qu'il ferait quand il serait grand. Les autres ne se souciant pas de ce que leur réservait le destin, et préférant largement jouer à la pléstéchone les jours de pluie et au basket les autres jours, avaient tournés le dos à l'avenir, d'où leur nom !!
Ce soir là par contre il faisait beau, très beau même. Pour une journée du mois d'août c'était plutôt de bon augure. L'après midi on avait joué à un jeu de rôle, un de ce qu'on écrivait nous mêmes pour jouer entre nous. On y interprétait nos personnages préférés : moi le forgeron guerrier, Rick le Pirate, Chris le démoniste mort-vivant, et Ren... ben Ren en bon fils de catholique qu'il était, n'aimait pas trop ce genre de trucs. En fait il se méfiait du paranormal. Et nous ça nous faisait rire de le voir se dépatouiller à lancer des sorts à base d'eau bénite pour éloigner le mauvais oeil.
Mais ce soir là, il faisait beau, très beau, puisque c'était toujours le mois d'août. Et puisque le mois d'août il n'y avait pas plus à faire au quartier que le reste de l'année, on faisait la même chose que le reste de l'année : on allait jouer au basket dans la vieille école maternelle.
Le gardien, nous connaissait et savait qu'avec nous il n'y avait jamais de problèmes; en fait ça l'arrangeait même un peu : pendant qu'on faisait nos paniers, il n'y avait pas d'autres branleurs à venir picher des cannettes ou fumer du hash sous le préau. Faut dire qu'avec nos têtes d'enfants sages et nos sourires de chérubins, on était du genre à inspirer confiance. Ce qui nous ouvrait les portes de biens des terrains de basket.
Ce soir là on avait décidé de la jouer en « nocturne ». Après avoir dribblé et dunké tant qu'il y avait du soleil, la nuit et la fatigue tombant, on s'était assis sur les marches menant aux classes et on avait commencé à parler. De tout de rien. Rick et moi on fumait une cigarette, Chris s'empiffrait de biscuits et Ren, sirotant sa bouteille de coca, imitait un type bourré qu'il avait vu à Plougastel.
« Et il était où ton type à Plougastel ? Demandais Rick. Il était pas à la sortie du bourg près du Pont ? Il faisait pas du stop pour rentrer chez lui ?
_ ouai si exact ! Jte l'ai déjà raconté, s'interrogeait Ren.
_ non mais ptet qu'il faisait du stop dans l'espoir de voir ... la Dame Blanche. »
Rick avait parlé... Malgré tous les sinistres évènements de ces dernières années, il avait prononcé son nom. On se regarda tous alors à ce moment là. Un vent glacial se leva venant s'insinuer sous nos t-shirts humides de sueur, ce qui nous donna immédiatement la chair de poule et propagea tout aussitôt un vague malaise,
Je levais les yeux vers les arbres. J'avais entendu un bruissement une seconde plus tôt. Un oiseau noir me vit, puis s'envola dans le champ de bataille mauve et or du crépuscule. Le vent s'était tu et l'air immobile nous ramena le chant sinistre de l'oiseau.
« La Dame Blanche ! Merde Rick! Arrête tes conneries, prêvint Chris.
_ Toute façon c'est qu'une légende, dis-je, peu convaincu. Ca se sait que c'est qu'une légende. Ca se saurait sinon...
_ Ben ouai, confirma Rick. Tout le monde sait ça.
_ ouai ben va dire ça aux mecs qui l'ont vu tiens ! Répliqua Ren. Ma grande soeur, elle avait un pote dans sa classe de BEP coiffure...
_ il était gay ?! demanda Chris.
_ non je crois pas, j'en sais rien. Enfin c'est pas ça le propos ! Elle connaissait un gars. Ben ce type avait un cousin qui s'était suicidé l'année d'avant. Il s'était fait prendre en stop par la Dame Blanche.
_ arrête !
_ sérieux ?
_ il était gay lui aussi le cousin, s'interrogea Rick?
_ ouai ben depuis je veux plus rien savoir de la Dame Blanche.
_ mais, commençais-je. Je croyais que la Dame Blanche elle était là pour sauver les jeunes automobilistes qui avaient picolé au volant, pour les ramener sains et saufs chez eux.
_ ouai et à ce qu'il paraît elle crie très fort pour pas que tu t'endormes au volant, ou pour que tu tombes pas de la falaise, nous expliqua Rick.
_ non ! Tout ça c'est des conneries, avoua Ren. En fait la Dame Blanche c'est le fantôme d'une fille du début du siècle. Son mec est mort dans la tranchée pendant la guerre 14. Et elle a pas supporté que toutes les autres filles se marient avec leurs fiancés et pas elle. Alors elle s'est jetée de la falaise et depuis elle revient hanter les routes du département pour tuer les jeunes mecs. Histoire de se venger des filles qui veulent se marier.
_ et si les mecs sont gays, demanda Rick.
_ Moi ça me fout les boules, déclara Chris.
_ Moi à chaque fois que j'entends cette histoire j'en dors pas pendant des jours, dit Ren.
_ tu me files une clope, demandais-je à Erick.
_ t'en a plus ?
_ si mais plus beaucoup... »
Rick et moi, allumions une autre cigarette. En général il faut cinq minutes pour fumer une blonde. Et cinq minutes sans parler quand on est quatre... le calcul est vite fait : c'est long. Pas un seul de nous n'osa rompre le silence. Le soleil s'était couché, la lune brillait désormais à sa place. Un fin nuage passa devant elle. Il était fin et très long. Il annonçait ... je ne sais pas quoi, je ne voulais pas y penser. Je refusais d'y penser. Et je savais que mes potes ressentaient tous la même chose. J'entendis Chris se racler la gorge. Il tentât de dire quelque chose pour rompre le silence malsain qui s'était instauré entre nous. Ce silence lourd qui s'était érigé en règle d'or. Le briser n'aurait fait que raviver la peur qui l'avait fait naître. Une vision d'ectoplasme d'une blancheur vengeresse rôdait dans notre dos. Je frémissais à l'idée qu'une présence puisse nous observer dans l'ombre du préau. Une voiture passa à fonds de train dans la ruelle en face de l'école. Ses phares puissant filtrèrent à travers les buissons et les arbres de la cour de récré. Et leur rayon dessina d'étranges formes lumineuses sur nos rétines. Comme autant de danses fantomatiques qui nous narguaient où que nous posions nos regards apeurés.
Ce fût Rick qui parla en premier.
« Bon, il se fait tard ! Si on rentrait ?
_ ah ouai, répondis-je soulagé à l'idée de partir.
_ ouai allez on y va ! Se décida Chris.
_ hey ho !! rétorqua Ren, vous vous cassez tous les trois ensemble mais vous oubliez que moi je pars tout seul dans l'autre direction ! »
C'était vrai. Ren était l'unique d'entre nous à habiter du coté nord du quartier. Et il avait encore pas loin de cinq cent mètres à faire seul dans la nuit. Seul, vulnérable et facilement repérable. Son regard dur nous toisant tour à tour nous fit hésiter. Non! Nous ne pouvions pas le laisser rentrer seul. Il était ébranlé par cette histoire de Dame Blanche, et par solidarité nous ne pouvions le laisser affronter seul ses peurs. Au moins ca nous ferait peut être un instant oublier les nôtres.
« ok, on te raccompagne jusqu'à chez toi, décida Chris. Mais on se dépêche alors ! »
Nous nous mîmes en route sur le champs.
Le vent était revenu, et de sa voix infinie il ravivait en nous des frayeurs ancestrales. La Dame Blanche.. qui n'avait jamais entendu parler d'elle dans ce département. Elle était aussi connue que Merlin et tous les autres lutins du folklore local. Pourtant, elle, ne faisait rêver personne.
« En fait, commença Rick le long du chemin, suffit de pas s'arrêter quand on la voit, la Dame Blanche...
_ Rick ! Arrête ça tout de suite s'il te plait, tu fais peur à Ren, ordonnais-je.
_ Non mais ta cousine elle a vraiment connu un mec qui l'a vu la Dame Blanche, s'intéressa Chris.
_ ouai ! C'est ce que je vous ai dit, confirma Ren. Mais toute façon, comme dirait ma grand-mère, la Dame Blanche elle est pas dans la Bible, donc ya pas de raison d'y croire.
_ Ouai mais là y a des gens qui l'ont vu, argumentais-je.
_ C'est toi même qui nous le dit, rectifia Rick. Donc si on la voit...
_ Ok les gars, voulu conclure Ren. Je veux bien la voir pour y croire .... mais je veux pas la voir ! »
Le chemin était long. La lune nous abandonnait dans l'obscurité, allant se réfugier dans la brume épaisse et tiède des nuits d'été, alors que nous aurions bien eu besoin de sa clarté pour éloigner de nous les ombres menaçantes de notre quartier. Ô comme il nous paraissait désormais inconnu et plein d'incertitude ce quartier.
« Bon les gars. On y est presque. C'est sympa de m'avoir raccompagné. Ya plus que la venelle à traverser et on est chez moi. »
La venelle. Elle portait un obscur nom breton cette venelle, et avait la particularité de sembler provenir d'un autre âge et d'un autre endroit. C'était comme une fracture spatiotemporelle ouverte sur un hameau de campagne perdu dans le Menez-Hom du siècle dernier (bien que le Menez-Hom du siècle dernier devait ressemblait pas mal au même de celui-ci). Sur une centaine de mètres de pavés et de talus sauvages, s'entassaient une demi douzaines de vieilles bicoques au charme désuet, au milieu desquelles trônait un vieux puits au toit d'ardoises qui cherchait à refléter les rares lumières du ciel qui venait jusqu'à lui. Dans ce havre campagnard ménagé au coeur de la ville, le temps semblait s'être arrêté. Et devant nos yeux aurait pu se jouer le drame d'un ancien temps. Trois derniers pas nous firent cependant plonger dans l'effroi, quand dépassant la haute haie menant jusqu'à chez notre ami, nous la vîmes apparaître.
Drapée de blanc, les plis de son long vêtement bruissant dans le vent nocturne, elle nous attendait au milieu du jardinet. Lentement son bras se leva, elle pointait vers nous ce doigt crochu que nous n'aurions jamais voulu voir en cet instant. Et de sa voix caverneuse elle nous haranga :
« C'est à cette heure-ci que vous rentrez bande de ptits con ?!! Hey Ren ! T'aurais pas pu rentrer tes chats avant de partir ?! Ils arrêtent pas de gueuler à la porte et ils m'empêche de dormir !! allez ramasse moi tout ça et rentre te coucher.
_ oui Maman! Bon ben merci les gars, et bonne nuit.
_ Bonne nuit Ren, Bonne nuit Madame.
_ hey les gars ! En rentrant chez vous... Attention à la Dame Blanche!! »
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