Vendredi 17 juillet 2009 5 17 /07 /Juil /2009 10:31
Rapport :

« Note à l’attention des parents.

L’Histoire est comme toute autre science ; elle évolue au fil du temps. Ce qui un jour fut la découverte d’un morceau de pain moisi, abandonné sur la paillasse d’un laboratoire, devint par la suite constatation, phénomène observable, puis fait scientifique et enfin invention majeure d’un procédé qui sauva des millions de vie.

Il en va identiquement des faits et gestes des hommes ; chacun de vos pas, alors que vous arpentiez le dur chemin de la vie et de la fatalité, s’est aujourd’hui fait l’écho du Temps, contribuant à créer ce que vos enfants appellent désormais « l’Histoire ».

N’oubliez pas que ce qui fut pour vous un jour une réalité intangible et un mode de vie naturel, sera désormais connu de nos descendants comme la grandeur et la décadence d’un monde aujourd’hui disparu.

La postérité nous jugera, nous admirera ou nous condamnera, mais aujourd’hui le temps est venu pour que nous reprenions le cours de l’Histoire en main.

Enfants d’hier, ne regardez pas en arrière car la vie et l’avenir est devant vous, dans les yeux de vos propres enfants.

Edouard LeGall, historien et Conseiller chargé de l’Education »



Extrait de la première édition du manuel scolaire « l’Histoire de Nouvelle Bretagne », 2025




Chapitre deux


Luc Le Bot tirait sur sa roulée jusqu’à s’en faire brûler les doigts. Son petit plaisir quotidien consistait à se tenir le dos appuyé contre ce mur et à profiter des quelques petits grains de tabac qu’il parvenait à récolter durant la journée.

Travailler au mess des officiers de la Royale avait somme toute quelques avantages. Pouvoir chiper les restes de tabac dans les cendriers à moitié plein des réfectoires et des salles de réception en faisait partie. Certains jours il trouvait même des blondes à moitié fumées de marques étrangères rescapées du crack down ; rarissimes et délectables, il les gardait pour les grandes occasions et en avaient quelques unes planquées dans une boite sous son sommier. Pour le reste du temps, il se contentait de gratter les mégots ornés de l’Hermine officielle, marque des manufactures de tabacs de Morlaix, rouvertes des années après leur faillite. La production était censée être suffisante pour toute la population, mais il y avait toujours pénurie, sauf dans la Marine. Le Conseil National avait considéré que puisqu’il existait une production de tabac dans la région, autant en faire une industrie à part entière. La vérité, c’ets que le trafic était si important que le Conseil dû se résoudre à officialiser la production, jusqu’alors souterraine, pour bénéficier d’un secteur juteux. Depuis, le marché noir était alimenté par la Marine elle-même, détentrice des trois-quarts des réserves et administratrice des manufactures.

Ce qui aurait pu faire le bonheur de Luc, si ce n’est que les officiers supérieurs ne se mouillaient jamais les mains avec ce genre de missions non-officielles. Du coup, il ne voyait jamais la couleur d’une cartouche, tout au plus en surprenait-il parfois passer de mains en mains. Luc, comme grand nombre de larbins des administrations, n’avait pas le statut militaire. Il avait obtenu ce poste en faisant semblant d’être invalide de guerre, et il avait feinté d’être à moitié simple d’esprit pour ne pas éveiller les soupçons. Les marins aimaient s’entourer de demeurés pour effectuer les tâches essentielles qui leurs semblaient pourtant ingrates, comme tout ce qui touchait à l’intendance. Aujourd’hui le prestige dont se revêtait cette milice ne pouvait souffrir de voir dans ses rangs de simples ouvriers aux compétences terre à terre. Les marins se devaient avant tout d’être les agents violents d’un pouvoir corrompu. Il ne restait plus rien de la Royale qu’avait connu Luc dans sa jeunesse. De nos jours, les uniformes passaient à tabac qui ils voulaient, à n’importe quel prétexte; le but était bien entendu de montrer à tous qui tenait les rênes du vrai pouvoir.

Alors, puisqu’il était désormais trop vieux et trop diminué pour pouvoir prendre les armes, il s’était résigné à se laisser vivre. Pourtant, il avait toujours eu envie de faire quelque chose pour se sortir de cette situation, pour lui, et pour tout le monde. Il faudrait bien un jour que tout redevienne normal, comme avant. C’ets pourquoi souvent il furetait dans le sillage des officiers, à la recherche d’informations sensibles qu’il aurait pu transmettre à des insurgés. Un jour grâce à lui, il y aurait peut être un nouveau Saint Malo.

Il tirait sur sa cigarette mal roulée dans un vieux papier journal. Ca ne valait pas la cellulose d’antan car il n’y avait plus d’usine de papier digne de ce nom. On ne faisait guère plus que recycler ce qui pouvait l’être, tant bien que mal.

Il fumait et rêvait au jour où les uniformes ne le traiteraient plus comme un moins que rien, un jour où ils le regarderaient enfin en face, au lieu de lui lancer leurs miettes et leur condescendance hypocrite.

Il fumait et regardait les volutes s’élever au dessus du mur d’enceinte de la base navale de Quimerch.
Au milieu de la nuit, après que Luc Le Bot eut fini son service en tant que commis de cuisine il devint un héros du peuple. Un martyr, un exemple pour tous. Mais juste avant, il entendit le tintement électronique d’un détonateur qu’on armait à distance.




coupure de presse :

Le terrible cauchemar continue.

Dix ans presque jours pour jours après l’insurrection malouine, un attentat a été perpétré dans la nuit de vendredi à samedi en plein Centre Finistère. La cible était le centre de surveillance Radar des côtes Sud-Ouest, et plus particulièrement le bâtiment réservé aux officiers. Or le site accueillait ce jour précis une délégation de techniciens venus inspecter le matériel et les méthodes des ingénieurs Radar. C’est donc un crime odieux et organisé qui a ôté la vie à un civil ainsi qu’à cinq officiers dont le Commandant Lartigue, héros de la Libération de La Rochelle l’année dernière.

Cependant les terroristes n’ont, semble-t-il, pas été à la hauteur d’un quelconque fait héroïque comme ils essaient de s’en convaincre depuis de trop nombreux mois déjà. En effet la population en a assez de tels agissements qui ne font que rappeler à tous l’horreur du début de siècle.

Une enquête préliminaire de l’Amirauté a déjà permis de mettre la main sur une cache d’armes près de Pont-Aven, grâce à l’aide de gens bien attentionnés et de voisins attentifs, qui avaient remarqué depuis plusieurs semaines des mouvements de personnes suspectes dans le village. Heureusement que la Bretagne peut encore compter sur la vigilance des vrais héros d’aujourd’hui.

Extrait de l’édition française du quotidien « Ouest Libre » du 21 avril 2025.
Par dvb - Publié dans : Penn ar bed storiou - Communauté : Temps X
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